Des ex-iTélé lancent Explicite, un média 100% réseaux sociaux, sans s’être penchés sur la question du modèle économique. Une démarche qui pose question lorsqu’on défend avec force l’indépendance journalistique.

Chroniquée ici et là, la transition numérique des médias est profondément marquée par un climat d’incertitude. C’est bien connu, les éditeurs tâtonnent car les leviers traditionnels de financement se rétrécissent comme peau de chagrin, alors même que l’information reste une denrée qui coûte structurellement très cher à produire. Dans ce maelstrom, les grands groupes historiques sont obligés de se renouveler pour assumer ces coûts, souvent à coup de réductions d’effectifs. De l’autre côté, de nouveaux venus se lancent avec un certain courage dans la création de média. Mediapart, Les Jours, Spicee ou Médiacités : autant de pure-players qui font l’effort d’articuler leur ambition éditoriale autour d’un modèle économique réfléchi. Certes, les recettes miracles ont fait long feu mais chacun est à peu près conscient de la situation : rentabiliser un média en 2017 relève du challenge.

Alors quand j’entends, ce lundi matin, qu’une cinquantaine de journalistes débarqués d’iTélé s’apprêtent à lancer un nouveau « média d’information », je suis évidemment intrigué. Après un conflit social dont la dureté a légitimement choqué, on ne peut que se réjouir d’une nouvelle initiative en faveur du pluralisme et de l’indépendance des médias. Enfin c’est ce que je pensais, bienveillant que je suis. Car un détail, rien qu’un petit détail, a fini par me faire sérieusement tiquer. Les initiateurs d’Explicite (c’est le nom du projet) avouent benoitement qu’ils n’ont pas du tout réfléchi à la délicate question du modèle économique. Et ça, je dois avouer que ça me laisse pantois.

Nobles intentions

Reprenons donc point par point : le projet des ex-iTélé s’appelle « Explicite », il vise à « expliquer et décrypter l’information » sur les réseaux sociaux, où il sera diffusé en exclusivité à partir de ce vendredi. Un média qui s’insère donc dans la mode bien connue du décryptage vidéo, popularisé par des chaînes anglo-saxonnes telles que NowThis ou AJ+ et désormais réutilisée par la quasi-totalité des éditeurs. A la différence près qu’Explicite se présente comme un média « de terrain », avec des journalistes rodés au reportage qui pourront désormais interagir avec le public à base de duplex diffusés en direct sur Facebook.

On pourrait déjà débattre de l’opportunité éditoriale. Puisqu’il s’agit principalement de Facebook, tout le monde conviendra que le réseau social est déjà saturé par les vidéos d’information, produites par des médias plus ou moins agiles avec ces nouvelles écritures. Le dernier né Brut s’illustre déjà par la qualité de ses formats, en tentant justement des incursions sur le terrain grâce à ses reporters comme Rémy Buisine. Il reste toutefois un espace relativement inexploré pour un journalisme social plus incarné, à base de reportages en direct plutôt que de sujets pré-montés. C’est ce créneau qu’Explicite souhaite investir.

Ambition sans moyens ?

Venons-en maintenant aux financements, une dure réalité que les géniteurs d’Explicite ont visiblement relégué au second plan. Alors que tout entrepreneur de média qui se respecte a, sinon une vision claire de ses leviers, au moins un semblant de stratégie. Chez les ex-iTélé, réunis sous le statut d’association, chacun va devoir mouiller la chemise (ou plutôt la clause de conscience). Pour le moment, pas de salaires pour ces journalistes-bénévoles — et c’est tout à leur honneur — mais combien de temps pourront-ils sérieusement tenir ? Une campagne de crowdfunding sera organisée rapidement, mais les dons des citoyens n’ont jamais remplacé des flux de revenus stables, ingrédient indispensable à la pérennisation d’une rédaction de taille conséquente. S’il est assez réjouissant de voir des journalistes prendre leur destin en main, il est regrettable d’observer ce niveau d’improvisation et de désintérêt pour l’enjeu (pourtant central !) de la soutenabilité économique des médias.

Certes, ce travail est complexe, et il n’incombe pas forcément aux journalistes. Mais il convient de rappeler que de beaux projets comme Les Jours ou Médiacités ont été menés avec méthode par des hommes et des femmes bien loin d’être experts en économie des médias. Ces deux initiatives sont autant de paris éditoriaux longuement mûris et éclairés par des stratégies de moyen-terme. Alors quand une cinquantaine de journalistes chevronnés prétendent raviver la flamme d’une industrie en difficulté sans un minimum de clairvoyance économique, je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine déconnexion avec les enjeux… du terrain. Faut-il encore rappeler le nombre de plans sociaux dans les médias ces dernières années à travers le monde ?

Pour ne rien arranger, Explicite a fait le choix d’un modèle de développement compliqué, semble-t-il sans en mesurer les implications. Certes, les réseaux sociaux c’est « dans l’air du temps » , mais la monétisation de contenus 100% hébergés sur des plateformes tierces relève d’un véritable casse-tête. La principale stratégie consiste à maximiser le nombre de vidéos vues pour espérer générer de revenus publicitaires. Mais à ce petit jeu, il y a relativement peu à gagner : l’argent issu de la publicité reste modeste et très volatile. Les éditeurs sont pieds et poings liés à la stratégie de Facebook, qui n’hésite pas à tripatouiller régulièrement dans sa politique algorithmique, avec des conséquences lourdes sur les producteurs de contenu.

D’autres pistes de monétisation ont certes été évoquées en vitesse par les équipes d’Explicite. Son porte-parole Olivier Ravanello parle ainsi d’abonnement et d’application payante sans mesurer l’incohérence élémentaire de ces options dans l’état actuel du projet. Le développement d’une offre d’abonnement implique notamment de maîtriser la distribution des contenus, alors que le parti pris d’Explicite est justement de disséminer ses contenus sur des réseaux en accès libre.

Que reste-t-il alors comme leviers de revenu ? On pourrait envisager une activité d’agence, de production de contenu pour des marques, mais de telles orientations stratégiques méritent a minima d’être discutées — surtout dans un collectif où chaque membre est doté d’un égal pouvoir décisionnel. Sans être mauvaise langue, mettre sous le tapis cette difficile équation économique n’est pas de bon augure. Des dissensions ne manqueront pas d’apparaître quand il s’agira de faire des choix structurants pour financer sérieusement les activités de ce nouveau média.

L’indépendance en jeu

Rappelons au passage que l’indépendance dont se prévalent légitimement les journalistes d’Explicite ne pourra pas exister sans une réelle indépendance économique. Connaissant l’appétit des industriels français pour la planète média, il serait tristement ironique qu’Explicite ne tombe dans l’escarcelle d’un énième patron de presse aux intentions douteuses.

Alors tant mieux si certains ont encore les poches assez profondes pour encaisser le lancement de projets non chiffrés. Mais n’y a-t-il pas là une forme d’irresponsabilité à investir à la légère dans des rédactions pléthoriques (même avec une infrastructure dite « légère ») ? N’est-ce pas se tromper de combat si l’on entend réellement assurer les arrières d’une presse forte et indépendante ?

Sur ces mots critiques mais assurément bienveillants, souhaitons tout de même bonne chance à la rédaction d’Explicite, qui contribue à sa façon au renouvellement du paysage médiatique français. En espérant que mes doutes soient démentis, je serai au rendez-vous vendredi pour suivre les premiers pas de cette initiative. Et j’incite tout le monde à faire de même !

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