En février dernier, une poignée de journalistes échappés de Libération lançaient le pure-player payant Les Jours. Une initiative audacieuse pour ces professionnels de l’info, pas franchement prédestinés à devenir des «entrepreneurs de presse». A la suite du salon La Presse au Futur, j’ai interrogé Raphaël Garrigos, co-fondateur des Jours (et ex-tenancier de la rubrique média chez Libé, avec sa comparse Isabelle Roberts), sur les premiers enseignements à tirer de cette belle aventure.


Les Jours, en 3 points clés :

– Un format original avec une vingtaine de thématiques, « feuilletonnées » par épisodes
– Un site exclusivement accessible par abonnement, sur le modèle de Mediapart
– Un objectif de 25 000 abonnés dans 3 ans

Quand on lance un média, comment développer un « ton » éditorial singulier ?

Raphaël Garrigos : La question est cruciale mais vaste… Elle fait partie de l’histoire des Jours, composés, au départ, de huit journalistes venus de Libération où nous avions, sans nous hausser du col, un ton singulier, c’est aussi ce qui nous a rassemblé. Et puis c’est une exigence : d’emblée, nous nous sommes dits que nous voulions faire un site payant et sans pub. Que nous voulions être différents des autres pour que les gens aient envie de payer pour nous lire. Différents, ça veut dire de la qualité, condition sine qua non d’un média payant (payant sur abonnement, étant bien sûr différent d’un média financé par la pub, donc par l’audience de masse).

Pour autant un ton singulier ne suffit pas, il faut un concept. C’est celui des « obsessions » et de la mise en scène façon série télé pour être, encore une fois, différents de la concurrence. L’idée était aussi d’amener ce que sait faire la presse écrite – le soin apporté à la mise en page, la maquette, la typo, la photo – sur internet.

Puisqu’on parle de vos « obsessions », comment les désignez-vous ? Est-il compliqué de cibler les bonnes thématiques quand on a de faibles ressources ?

RG : Nous avons d’abord choisi les obsessions en fonction des forces en présence et de nos spécialités respectives. A nous tous, nous ne couvrons bien sûr pas toute l’actualité, mais ce n’est pas notre ambition. Quand on fait l’obsession « Les années collège », on parle certes d’éducation, mais aussi de mixité sociale, de pauvreté, d’inégalités.

Autre exemple : l’obsession « En relation avec une entreprise terroriste ». Nous n’avons pas les moyens, comme Le Monde, de faire travailler cinq personnes sur le terrorisme, le renseignement, la police etc. Mais nous choisissons de nous pencher sur la justice antiterroriste (…), le lecteur comprend tout le mécanisme qui se met en branle à chaque attentat.

Après, nous n’avons pas la volonté de tout traiter, d’abord parce que nous n’en avons pas les moyens. Mais pour la présidentielle, nous aurons à terme environ 5 obsessions, avec des sujets bien précis, choisis en fonction de nos moyens et de l’intérêt qu’on veut donner à la présidentielle. Ça veut dire que nous n’avons pas les effectifs pour couvrir tous les candidats, mais que nous allons choisir des sujets transversaux, en l’occurrence la communication politique, qui nous permettra d’aborder tous les camps.

La promesse de l’abonnement aux Jours est entièrement axée sur l’accès aux articles. Pensez-vous compléter votre offre avec de nouveaux formats (podcasts, vidéo) ou des services (évènements, avantages) ?

RG : Nous avançons pas à pas. Notre cœur de métier est et restera l’abonnement aux articles des Jours et il faut qu’on améliore sans cesse ces articles pour susciter des abonnements. Nous ne souhaitons pas nous disperser. Si nous faisons un jour des podcasts, alors il faudra qu’ils aient un sens, et ils seront payants. Pareil pour la vidéo. La mode de la vidéo pour les médias en ligne est basée sur un modèle publicitaire, sur l’audience. Et de un, nous ne voulons pas de pub, de deux, il faut générer une très forte audience pour que la vidéo soit rentable.

Afin encore une fois de ne pas nous disperser, nous ne faisons pas non plus, comme certains le font, de formations, ou de site en marque blanche. Mais des possibilités de diversification existent, que nous expérimentons déjà : nous co-éditions avec Le Seuil une collection Les Jours qui rassemblent certaines obsessions en livres. C’est déjà le cas pour « L’Empire » et ce sera le cas dès la semaine prochaine pour « Les Revenants ». C’est une diversification naturelle pour nous que de rassembler dans un livre papier les séries d’articles que nous publions au jour le jour sur Les Jours.

Il est communément admis que les nouveaux médias doivent être « agiles », au même titre que les start-ups. Comment cela se traduit-il dans le développement des Jours ?

RG : Nous nous sommes totalement lancés dans l’esprit start-up. Pour moi, l’agilité, ça veut dire s’adapter en permanence, bouger vite et s’améliorer sans cesse. Nous nous sommes lancés sans avoir les fonds nécessaires pour nous assurer trois ans de vie, mais en pariant sur le fait qu’en nous lançant, nous séduirions des abonnés et ferions la preuve de notre viabilité économique. L’agilité, ça veut aussi dire améliorer sans cesse le site, en ayant un développeur, et ce parmi les permanents de l’équipe, qui travaille au quotidien main dans la main avec la rédaction. Ça veut dire être à l’écoute des abonné, ce qu’ils lisent, ce qu’ils ne lisent pas. Les écouter, mais pas forcément leur obéir! A nous de convaincre…

Quel conseil principal donneriez-vous à de futurs entrepreneurs du secteur média ?

RG : Notre expérience est encore courte. Nous savions que ce serait du boulot, mais pas que ce serait autant de boulot ! Parce que c’est passionnant, parce qu’il faut faire tous les métiers à la fois, en apprendre certains, découvrir des aspects que nous ne maitrisions pas forcément. Le conseil est certainement banal, mais il est indispensable de faire marcher ensemble rédaction, finances et marketing. Chacun dans son secteur, mais chacun comprenant la logique de l’autre pour avancer ensemble.

Nous, nous faisons un pari: c’est qu’après le succès de Mediapart, on peut faire payer pour de l’information en ligne. Aujourd’hui, on paye pour des séries (Netflix), pour de la musique (Spotify et Deezer), payons donc pour de l’information, mais une information singulière, profonde, riche, différente. Et, dans notre cas, pas du slow journalisme, mais du deep journalisme, du journalisme profond : nous voulons rester dans l’actualité et c’est quand nous sommes dans l’actualité, en proposant de la profondeur, de la contextualisation, de la mémoire qu’on recueille le plus d’abonnés.

Cette foi en l’information payante, il faut l’expliquer aux lecteurs, expliquer qu’envoyer un journaliste pendant un mois en Turquie, ça demande de l’argent ; qu’avoir des éditeurs, plutôt que des rédacteurs qui font tout eux mêmes, c’est le gage de la qualité, qu’avoir notre propre production photo participe aussi de cette recherche de qualité et de singularité.

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