Après des mois d’expérimentation, le jeune média explicatif L’imprévu présente un site remanié… et payant. On en parle avec son fondateur, Pierre Leibovici.

Faut-il se résigner à ce que l’info, en 2016, soit devenue un incompréhensible filet d’eau tiède ? Chez L’Imprévu, autant dire que ce constat nourrit de grandes ambitions. Avec des idées audacieuses qui pourraient dessiner la relève de la scène médiatique française. Pas étonnant que l’équipe de ce nouveau site, lancé en juillet dernier, soit issue du regretté Owni — réjouissant laboratoire d’innovation éditoriale fermé en 2012.

Après des mois de test et d’échange avec ses 750 beta-testeurs, le site de L’imprévu est désormais fin prêt. L’ambition initiale reste inchangée : rompre le cycle infernal de l’actu instantanée et reprendre le temps d’expliquer des grands sujets de société. Un credo qui évoque d’autres initiatives françaises (Brief.me, Les Jours, Ijsberg).

Avec son nouveau site, L’imprévu précise en tout cas son ADN : l’approche éditoriale est innovante (point de rubriquage mais des formats très anglés) et s’inscrit dans le temps long. Les formats sont déconcertants mais complémentaires : des grands formats (jusqu’à 20 minutes de lecture) et des « fils rouges », décomposés en courts items de décryptage. En échange, les contenus sont payants (entre 5 et 6,50€ par mois).

Dans la constellation des pure-players français — qui, il faut le dire, est de plus en plus saturée — L’imprévu a-t-il les moyens de ses ambitions ? J’ai pu poser quelques questions à Pierre Leibovici, co-fondateur du site.

Quelles leçons avez-vous tiré de votre site bêta ?

Notre stratégie est claire depuis le lancement de la version bêta en juin dernier : L’imprévu était ouvert à tous pour un moment seulement, le temps de s’améliorer avec les remarques et critiques de chacun.

A l’automne, nous avons donc commencé par faire un état des lieux des forces et des faiblesses du site bêta. Circulation des lecteurs, manque de visuels, navigation déroutante : tous les points ont été abordés. Pour cela, les centaines de retours des lecteurs ont été d’une grande aide. Le rêve de tout chef de projet !

Comment avez-vous procédé pour adapter le site à votre nouvelle stratégie freemium ?

Dès la conception de L’imprévu, il y a maintenant deux ans, nous envisagions un site payant à terme. Le mettre en pratique après 8 mois de gratuité été un gros challenge. Nous avons été accompagnés par un UX designer, Nicolas Bages, pour faire comprendre aux lecteurs que, désormais, une partie des articles étaient payants.

Cela dit, nous sommes convaincus que l’accès à des articles premium ne suffit pas à justifier un modèle de paywall. Alors il a fallu réfléchir à des fonctionnalités qui constitueraient un « bonus » pour les abonnés. Nous avons donc mis en place un système de vote pour décider des suites d’un article, ainsi qu’une boîte de propositions de sujets.

Fil Rouge L'imprévu

Le format « fil rouge », principale innovation éditoriale, inspirée du site américain Vox.

Vos « fils rouge » me font penser au format « Card Stacks » du site américain Vox. Pouvez-vous décrire un peu le dispositif et son intérêt ?

Ce n’est pas un hasard, nos « Fils rouges » sont effectivement librement inspirés des « Card Stacks » de Vox, ces articles sur un même sujet qui s’empilent pour former un tout « explicatif ». C’est une innovation dans la manière de présenter l’information qui peut avoir une portée pédagogique. Les articles sont courts, répondent à des questions et apportent la dose de nuance nécessaire.

Comme L’imprévu repose sur l’explication de notions souvent employées mais rarement expliquées (données personnelles, optimisation fiscale, vidéosurveillance…) le format « fil rouge » nous a semblé idéal. La rubrique a d’ailleurs été plébiscitée par nos bêta-testeurs.

Revendiquez-vous les mêmes inspirations qu’un site comme Les Jours, qui tente aussi de remettre de l’ordre dans l’info en ligne, en échange d’un abonnement payant ?

Les Jours, L’imprévu, Brief.me… Je crois que beaucoup de jeunes médias partent d’un même point de départ : il est difficile de faire le tri pour comprendre le monde dans lequel on vit.

Cela dit, les réponses apportées par chacun sont différentes. A L’imprévu, nous souhaitons redonner du sens au temps dans les médias. Faire prendre conscience qu’il y a des enjeux de long-terme derrière les faits divers et les communiqués de presse repris à tour de bras.

L’autre point de ressemblance avec Les Jours, c’est bien sûr l’abonnement. Nous sommes conscients que la pub n’est pas le futur de l’info en ligne. Il y a la question du modèle publicitaire mais aussi de la relation aux annonceurs. Et quand on a goûté à la liberté éditoriale d’Owni.fr, on ne peut pas vivre avec ça.

N’avez-vous pas peur de perdre les lecteurs en voulant innover à tout prix dans les formats ?

C’est un risque, en effet, car la navigation n’est pas « conventionnelle ». Cependant, le menu central du site (intitulé « Explorer ») a convaincu nos bêta testeurs. Il permet de filtrer les articles selon le sujet qu’on souhaite lire à un moment donné ou bien le temps qu’on a devant nous.

La question du nom des formats, elle aussi, a été posée à nos testeurs de la première heure. Un certain nombre nous ont fait part d’une incompréhension devant les termes « Affaire à suivre », « Droit de suite » et « Fil rouge ». Nous expliquons dès qu’on le peut à quoi elles correspondent, que ce soit dans nos emails ou sur notre publication Medium.

J’ajouterais que, si nous avions de simples rubriques « A la Une, Société, Fait divers », L’imprévu porterait mal son nom !

Je suis personnellement un peu déconcerté par votre redesign. Cela manque de hiérarchisation, notamment au niveau des typographies. Avez-vous déjà prévu des évolutions ?

C’est tant mieux si nos lecteurs sont déconcertés à première vue ! Je note pour ta remarque sur la hiérarchisation visuelle des textes et je t’avoue que c’est la première fois qu’on a ce retour.

Il y a bien sûr de nombreuses évolutions prévues, comme la possibilité de sauvegarder un article pour le lire plus tard ou une refonte du système de commentaires.

En tant que jeune équipe, est-ce difficile de se lancer, surtout lorsqu’il s’agit de convaincre de payer ?

Bien sûr, ce n’est pas « facile » de créer une entreprise de presse quand on a tous une expérience centrée sur le journalisme, et pas l’entrepreneuriat.

Au-delà de ça, on n’a pas la notoriété d’autres médias en ligne, fraîchement lancés comme Les Jours, ou bien plus installés, comme Mediapart. En revanche, on a la culture web avec nous : nous adorons l’utiliser pour raconter autrement l’info et nous sommes convaincus qu’il permet davantage de conversation avec les citoyens.

Quant à l’abonnement, c’est bien sûr un défi de savoir si un nombre suffisant de lecteurs (un peu plus de 5 000 d’ici deux ans) vont nous suivre pour bâtir un média rentable. En tout cas, je crois que L’imprévu a une singularité à faire valoir. Il propose de faire une pause et de remettre à plat quelques infos dont on nous abreuve chaque jour.

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