Une décision de l’agence AP menaçait la couverture en temps réel des futures élections américaines. C’était sans compter sur l’initiative en open source du New York Times.

C’est une décision technique en apparence anodine qui est venue bousculer les plans des médias américains en vue des élections présidentielles 2016. En période électorale, l’agence Associated Press constitue traditionnellement la source de référence. Alors quand le protocole technique qui la relie au reste des rédactions connaît une discrète mise à jour, il y a de quoi s’inquiéter.

En l’occurence, c’est en 2014 que AP a lancé une nouvelle version de son interface de programmation (API en anglais), qui sert d’interface avec les médias partenaires de l’agence. L’objectif du changement ? Un gain de rapidité substantiel dans le transfert des données. Sauf qu’aucun des grands médias américains n’est équipé de cette technologie… En l’état actuel, la quasi-totalité des rédactions utilise en effet le vieux standard FTP – un protocole de transfert plus lent mais toujours très répandu.

Ce n’est qu’à l’approche de 2016 que les rédactions ont donc pris la mesure du changement. Le soir du scrutin, l’incompatibilité entre les deux systèmes risquerait de retarder l’acheminement des données électorales. Une situation intenable quand on connaît la compétition que se livrent les rédactions pour obtenir des résultats le plus rapidement possible.

Nom de code : « Elex »

Au New York Times, les équipes de développement ont donc mis sur pied le projet « Elex », destiné à intégrer la norme utilisée par AP. L’occasion d’actualiser une architecture logicielle datée, mais également d’appliquer le nouveau mantra des grands médias : l’innovation en open source.

Pour Jeremy Bowers, développeur au NYT que j’ai pu contacter, le projet Elex a d’abord été pensé dans une logique interne. Mais face au potentiel de la refonte, c’est la direction du service « Interactive News » qui a insisté pour associer le reste de la profession. Le programme a donc été conçu en partenariat avec la radio NPR, puis publié en open source — le code devenant réutilisable par n’importe quel média.

A l’évidence, la collaboration est gage d’efficacité. Bowers cite une meilleure détection des « bugs » et une rédaction plus rapide de la documentation logicielle. De quoi se consacrer aux fonctionnalités plus pratiques du programme, comme l’export des données à destination des journalistes (désormais réutilisables sur le champ, sous forme de tableur).

NYT Github page

Bienvenue sur GitHub, le paradis des développeurs.

Le programme Elex a déjà été adopté par une poignée de rédactions (Los Angeles Times, Chicago Tribune). De nombreux autres médias étudient encore la question. La méthode traditionnelle FTP restera une solution d’appoint, en cas de dysfonctionnement du nouveau protocole.

L’open source, nouvelle priorité de l’innovation média

Au New York Times comme dans de nombreuses publications, l’innovation en circuit fermé a fait long feu. La quasi-totalité du code utilisé dans les nouveaux formats interactifs sont ainsi publiés sur la plateforme GitHub (voir ici, ou ici). Dans les règles de l’art, puisque chaque projet est protégé par une licence libre adéquate. L’approche se répand aussi en France, sous l’impulsion des équipes du Monde ou de Libération.

« Il est évident que cela devient une tendance dans le secteur » d’après Bowers, mais les initiatives concertées à l’avance se font encore assez rares. La démarche requiert en tout cas un effort d’inter-opérabilité dès la phase de conception — il serait inutile de mettre en commun un code truffé de références « sur mesure ».

Selon David Eads de NPR, c’est toute l’industrie qui est gagnante en collectivisant les efforts techniques. Sans initiative concertée des éditeurs, la décision d’Associated Press aurait de facto créé un système à double vitesse dans l’accès aux données électorales.

Plus qu’un buzzword, l’open source pourrait s’imposer comme un véritable levier d’innovation pour les médias. Une mutualisation des investissements techniques permettrait d’enrayer la « prime au plus fort » qui condamne les petites publications à délaisser toute innovation éditoriale.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les associations professionnelles dédiées aux développeurs et autres techniciens de média connaissent un succès croissant aux Etats-Unis, selon Poynter. Des associations qui promeuvent le dialogue et un certain « ethos » de la collaboration — une révolution copernicienne dans un secteur plutôt coutumier du « chacun-pour-soi ». La culture numérique continue d’imposer discrètement ses effets structurants sur le champ médiatique.

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someone

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *