Le site Quartz lance sa première application sur iOS. Bien plus qu’un ballon d’essai, l’initiative redéfinit sérieusement les frontières de l’info en mobilité.

Vous risquez d’être déconcertés en essayant la nouvelle application de Quartz, disponible depuis hier sur l’App Store. Ne cherchez pas la « Une » traditionnelle, ni même un flux d’actualité en continu. Vous serez en revanche propulsés dans une interface de messagerie instantanée, ouvertement calquée sur celle de Facebook Messenger. En somme, le site vous racontera chaque jour l’actu au travers de bulles de conversation — attention, GIF et emoji inclus.

Le site d’information économique, propriété du groupe américain Atlantic Media, s’était déjà forgé une solide réputation de « game-changer » depuis sa création en 2012. Au-delà de sa ligne éditoriale innovante (aucune rubrique mais des « obsessions » variées), Quartz multiplie les expérimentations en terme d’interfaces. Quitte à revendiquer farouchement l’autosuffisance de son site web, spécialement conçu pour smartphones.

Quartz iOS app screenshot - Courtesy of The Verge

L’application de Quartz requiert une certaine tolérance aux GIF et autres emoji.

Si le site s’est enfin lancé dans la jungle des applications, ce n’est donc pas pour faire de la figuration. Voilà quelques leçons à retenir de ce joli « coup » innovationnel.

1) Les apps sont mortes, vive les apps

S’il fallait retenir une leçon d’innovation chez Quartz, ce serait sans doute que les applications ne doivent plus constituer une fin en soi pour les médias. En 3 ans d’existence, le site américain n’a pas eu besoin de relai natif sur smartphone pour connaître une croissance insolente.

En se lançant tardivement sur l’App Store, Quartz fait paradoxalement un pied de nez au discours à la mode sur la mort des applis d’info. On ne devrait d’ailleurs pas vraiment parler d’une app d’info au sens habituel. Il n’est ici question que d’une page unique (quand les autres éditeurs privilégient le « repackaging » quasi-complet de leur site desktop) ! Cliquez sur une des accroches envoyées par Quartz… et vous serez alors redirigés vers leur site mobile. C’est simple, et totalement cohérent avec leur stratégie initiale.

2) L’utilisateur avant tout

Retour à l’essence du mobile : facilité d’utilisation et interactivité sont au coeur de la démarche. Les équipes « Product » de Quartz ont adopté une approche totalement « user-centric », qui enrichit le site existant sans le concurrencer. Le choix du format conversationnel s’inscrit ainsi complètement en phase avec le succès exponentiel de l’instant messaging. Et le terme « Nouveaux formats » prend soudain tout son sens.

Une interface qui rappelle un certain Facebook Messenger.

La navigation est en effet construite comme un scénario interactif où le lecteur influence le cours de la conversation en fonction de ses réactions. Chaque bulle sollicite une réponse de l’utilisateur, qui peut choisir d’en savoir plus ou de passer à la brève suivante.

Au niveau éditorial, Quartz continue à démystifier les enjeux économiques, n’hésitant pas à mêler des graphiques austères et des GIF sarcastiques. De quoi ringardiser le reste de la presse économique anglo-saxonne (Wall Street Journal, Financial Times).

Il faut dire que la créativité des formats force le respect. Si l’app est radicalement simple, elle tire pleinement parti des possibilités offertes par le système iOS d’Apple.  Les accros à l’actu boursière (un segment d’audience central pour Quartz) se verront ainsi notifier l’état des marchés par un « Market haiku », inspiré des célèbres poèmes japonais ! Et puisqu’il est question de notifications, Quartz joue la transparence avec des réglages entièrement personnalisables.

Quartz Apple Watch - Market Haiku

Sur Apple Watch, une prouesse créative qui dépoussière les notifications boursières.

3) La curation plutôt que l’excès de contenus

L’initiative confirme également le potentiel croissant des application de curation de l’actu. Face à des agrégateurs algorithmiques comme Apple News, les éditeurs font désormais le pari d’une curation « humaine », avec un ton éditorial marqué. Ce qui revigore au passage la légitimité des journalistes pour dire ce qui fait (ou pas) l’actualité.

Quartz s’inscrit aussi dans le sillage d’applications de plus en plus codifiées, pensées pour un usage précis. L’initiative fait ainsi écho à des offres réussies de « packaged news » : le NYT Now lancé en 2014, ou la très réussie Matinale du Monde en France. Deux apps conçues comme des éditions quotidiennes éditorialisées, répondant à un usage de catch-up. La vieille approche de l’exhaustivité a fait long feu.

Le directeur de l’innovation produit de Quartz Zach Seward revendique cette influence : « Chaque session ne dure que quelques minutes, ce qui est parfait pour attendre dans le métro ou dans une file d’attente ». L’app n’oublie pas pour autant la diversité des contenus, en recommandant de nombreux articles en provenance d’éditeurs concurrents, à la façon d’une revue de presse. Parmi les 9 articles proposés le 12 janvier, seulement 3 émanaient de la rédaction de Quartz !

Une pari osé, révélateur des nouvelles attentes des « consommateurs d’info ». Les médias devraient donc se positionner comme des curateurs globaux — même si la place est évidemment limitée pour ce genre d’offres. Cette prime au premier entrant rappelle l’urgente nécessité pour les éditeurs d’innover en permanence.

NYT Now / La Matinale du Monde

Deux initiatives réussies au niveau contenu : les applications NYT Now et La Matinale du Monde.

4) Soigner la monétisation

Les équipes de Quartz viennent-elles d’accoucher d’un simple balon d’essai ? L’initiative est en tout cas solidement menée, avec une poignée de rédacteurs chargés de nourrir l’expérience au quotidien. Car contrairement aux apparences, tout est bien écrit « à la main ». A l’heure où la messagerie et les assistants personnels semble être le next-big-thing dans la Silicon Valley (à l’instar du super-projet M de Facebook), il sera intéressant d’observer les retours des utilisateurs. Les premières réactions sont, semble-t-il, très positives.

Reste une inconnue habituelle : comment monétiser ce genre d’initiative à long-terme ? Gratuite, l’application est pour l’instant sponsorisée par la marque automobile Mini, avec un interstitiel unique qui s’intègre relativement bien dans l’interface. Difficile de savoir si les annonceurs seront prêts à payer le prix fort, en dépit des très bons résultats de Quartz auprès des cibles d’audience premium.

Avec une telle maîtrise d’exécution et un temps d’avance sur la concurrence, on peut toutefois faire confiance à Quartz pour faire bouger les lignes de l’info sur mobile.

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